Migration et innovation

Une année de recherches entre la Suisse et l'Australie

  • 29/06/2018

Francesco Lissoni, professeur de sciences économiques à la faculté d’économie, gestion et AES de l’université de Bordeaux, est un chercheur en économie et géographie de l’innovation et de la science.

Ses études les plus récentes ont été dédiées aux liens entre migration des travailleurs hautement qualifiés et innovation dans les pays d’origine et de destination. Dans ce cadre, il vient d’obtenir un congé pour recherches (CRCT), qui lui permettra de visiter l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) ainsi que le Centre for Transformative Innovation (CTI) de la Swinburne University à Melbourne, Australie.

Quels liens entre migration et innovation ?

Depuis toujours, les migrations humaines jouent un rôle clé dans la diffusion internationale des connaissances techniques et scientifiques. Les Huguenots fuyant la France après la révocation de l’édit de Nantes ont contribué au développement de l’industrie textile en Prusse et à la naissance de l’horlogerie suisse. Les chimistes juifs expulsés des universités allemandes pendant le nazisme ont donné aux États-Unis un leadership technologique dans la chimie industrielle qui continue aujourd’hui. Plus récemment, les scientifiques et techniciens russes émigrés après la chute de l’Union Soviétique ont joué un rôle clé dans le « miracle high-tech » d’Israël.

Mais les migrants hautement qualifiés ne favorisent l’innovation que seulement en transférant des connaissances de pays plus avancés aux pays en quête des connaissances. C’est de la Chine ou l’Inde ou de l’Europe de l’Est que les grandes entreprises et universités des États-Unis, Royaume Uni et Allemagne attirent une grande partie des étudiants ou jeunes chercheurs et ingénieurs nécessaires à mener au bout leurs projets en recherche et développement. Il suffit de regarder aux États-Unis, où les résidents nés à l’étranger représentent moins de 20% de la force du travail, mais presque 30% des employés dits STEM (Science, Technology, Engineering and Mathematics) ainsi que des inventeurs des brevets déposés à l’international (Shambaugh et al., 2017, Eleven Facts about Innovation and Patents, The Hamilton Project - http://www.hamiltonproject.org/ ; dernière visite : Juin 2018).

Des questions toujours ouvertes

Ce sont les scientifiques anglais de l’après seconde guerre mondiale qui ont introduit l’expression « brain drain », pour décrire la migration envers les États-Unis de leurs scientifiques, attirés par les moyens de recherche que les universités américaines leur mettaient à disposition. Ensuite, l’expression a été adoptée en relation à la migration des diplômés provenant de pays moins développés, qui avaient misé sur les investissements en éducation pour sortir de la pauvreté et se voyaient dérobés du capital humain ainsi créé. Plus récemment, la recherche économique cherche à établir si, au moins en partie, ce « brain drain » n'est pas compensé par un « brain gain » résultant des incitations individuelles à plus investir dans l’éducation supérieure, face aux opportunités de migration qu’elle donne. On enquête aussi sur les liens que les migrants hautement qualifiés maintiennent avec leur pays d’origine et le rôle que ceux-ci jouent dans le transfert de connaissance, l’ouverture aux marchés internationaux et la migration de retour.

Pour ce qui concerne le pays de destination, on s’interroge aussi sur la valeur de la diversité culturelle que les migrants STEM apportent dans les équipes des scientifiques et ingénieurs engagées dans de projets innovants, ainsi que dans les régions et villes où ils ont tendance à se concentrer. Est-ce que cette diversité favorise la créativité des unes et/ou des autres ? Quels sont les mécanismes qui assurent la réussite de la collaboration entre personnes des provenances différentes ?

Les universités qui ont invité Francesco Lissoni en tant que Visiting Professor sont localisées dans deux pays de petite taille dont la dépendance des migrants pour la survivance des industries innovantes et du système d’éducation supérieure est évidente. D’ici leur intérêt dans la thématique de recherche et ses implications de politique à la fois migratoire et pour l’innovation.